A la demande d’un groupe de parents d’élèves de l’établissement voisin, ce vendredi 3 mars, j’ai accepté de mettre à disposition pour deux nuits, deux chambres de notre maison. On m’avait prévenu : "Il n’aura pas ses chiens". Ouf !de soulagement car héberger deux molosses dans une maison de retraite en plus d’un individu imprévisible, ça fait beaucoup. En fait, il ne s’agissait pas tout à fait de deux nuits puisque notre hôte se couche à 4 heures et se lève vers 11 h 30 – midi. J’avais un peu peur pour les voisins du bâtiment que je lui avais destiné car si quelques uns sont presque sourds, d’autres ont l’oreille fine. On m’avait informé, en effet, que de deux heures du matin à quatre heures, il répond à ses protégés qui l’appellent sur son portable. Je l’attendais à 14 heures et ce n’est que vers 15 heures qu’il est arrivé. J’étais alors en réunion de commission de restauration. Il entre dans notre petite salle et salue chacun alors même que je tente de l’entraîner vers sa chambre. Le contact est chaleureux et simple. Il porte de longs cheveux plutôt sel que poivre qui ne dissimulent pas du tout son regard pétillant et malicieux. Son blouson noir, médiatiquement connu, confirme qu’il s’agit bien de Guy GILBERT.
Installation rapide et provisoire dans la pièce réservée. Déjà, il reçoit une journaliste qui avait rendez-vous pour l’interviewer. Il se préoccupe peu de l’intendance. Son « aide de camp », un jeune d’une trentaine d’années, s’en charge. C’est pour lui qu’est prévue la seconde chambre. Ce sera forcément juste pour la rencontre programmée pour 15 h 50 avec les 200 élèves de terminale du lycée tout proche. Il s’excuse du retard devant la foule de jeunes et d’adultes en disant qu’il avait juste pris le temps de fumer un "pétard" avec le chef d’établissement … De quoi créer l’ambiance. Pendant une bonne heure et demie, il tient son auditoire. Il surprend par son langage parfois cru mais fait passer beaucoup de réflexions sur l’essentiel et les jeunes écoutent parfois dans un silence surprenant. Il utilise une vidéo-projection remarquable. A 71 ans, le « curé chez les loubards » sait utiliser la formule choc, témoigner de sa foi et parler des jeunes les plus marginaux avec respect. Dans sa bergerie de Haute Provence, il n’en accueille que 6 à la fois avec ses éducateurs. Et pour ces sortis de prisons, ces délinquants commence un long cheminement qui va peut-être permettre d’aboutir à une réinsertion. La réunion terminée, un groupe s’approche de l’estrade et se poursuivent les échanges. Mais ce ne sera pas tout pour cette journée. A 20 h 30, une autre réunion rassemblera quelque 600 personnes dans l’église de la Nativité.
Ce samedi 4 mars, la matinée est calme. Il faut vraiment cogner sur la porte pour réveiller Guy – tout le monde l’appelle Guy tout simplement. D’ailleurs, il demande lui-même les prénoms et tutoie sans façon celui qu’il rencontre pour la première fois. Il est près de midi quand on lui apporte son petit déjeuner quasiment au lit. Il disparaît peu après pour prendre un repas de rendez-vous avec un Belge qui vient spécialement le rencontrer.
Quelle n’est pas notre surprise de voir rentrer le Père GILBERT dans notre salle à manger alors que nous terminons notre repas! Et il vient saluer tous les Frères, un à un, posant une question ou ajoutant un mot. Il vient saluer ces vieux "dinosaures" – c’est son expression – qui ont passé quarante ans de leur vie à éduquer les jeunes. Et on sent chez lui un respect pour ceux qui ont ainsi consacré leur vie à l’éducation. Un peu plus tard, dans l’après midi, il vient manger un bout de fromage et c’est l’occasion pour quelques uns d’entre nous de discuter tranquillement. Mais, avec une société de restauration, ce n’est pas facile d’avoir une collation : tout est fermé à clé et c’est bien normal. Heureusement, la jeune personne qui est de service a profité de la pause pour aller bavarder avec sa copine aide soignante, plutôt que de rentrer chez elle. Informée, elle amène un plateau de fromage bien garni. Il est manifestement satisfait et il engage la conversation avec notre cuisinière. L’appelant Françoise, il apprend vite qu’elle se nomme Virginie. La conversation s’engage. « Qu’est-ce qui fait ton mec ? T’as des enfants ? » Puis il envoie son aide chercher un de ses derniers livres pour le lui offrir en cadeau, non sans l’avoir dédicacé. « Es-tu chrétienne ? » demande-t-il. La femme fait la moue : elle ne semble pas très engagée dans quoi que ce soit de religieux. « Tu liras cela. Tu verras, ça devrait t’intéresser ! » Son livre porte le titre inattendu : "L’Evangile selon Saint Loubard". Et elle le remercie en l’embrassant.
Il nous raconte ensuite comment il réussit à s’imposer lors des émissions de télévision où il est invité de temps en temps. Art vraiment difficile pour un néophyte, ce qu’il n’est pas puisque ça fait 28 ans qu’il est invité à la télé. D’ailleurs les journalistes savent bien qu’ils n’ont pas trop intérêt à le couper dans ses interventions. Il a toujours une répartie bien ajustée pour reprendre la main. Et je lui demande comment il gère ce genre de vedettariat. Il explique alors qu’il n’a personnellement rien à gagner à ce jeu médiatique, pas de place à défendre, aucun besoin de plaire à quiconque : sa parole est donc très libre. Il sait toutefois renoncer à une émission où il n’aurait rien d’intéressant à dire …
En après midi, notre éducateur de rue va rencontrer les jeunes mineurs de la prison de Sequedin. Le "quand j’étais en prison, vous m’avez visité" n’est pas un vain mot. Même si ce n’est pas toujours facile, il aime rencontrer les jeunes incarcérés, les écouter et les sensibiliser à la valeur de l’humain. Pas question alors de parler de religion ! … Sa journée se terminera bien tard par une nouvelle rencontre dans l’église St Pierre – St Paul de Lille. Là aussi, une foule immense, composée surtout de jeunes, écoutera le prêtre au langage direct et qui sait faire passer des messages d’humanité et d’espérance dans un monde désenchanté.
Le dernier rassemblement de son bref séjour dans le Nord sera celui de la messe dominicale à St Pierre d’Ascq. C’est là que 86 personnes furent massacrées par l’occupant en avril 1944. Une église pleine à craquer l’accueille pour la célébration et sa longue homélie. Les 90 minutes n’ont pas paru longues. Là aussi, même écoute, même langage et sûrement des formules choc qui resteront dans les mémoires.
Ainsi le Père Guy GILBERT aura semé la bonne parole à quelque 2000 personnes. Mais les organisateurs avaient dû le demander trois années plus tôt tant son agenda est encore rempli d’avance !
Voilà donc quelques propos sur un hôte inclassable mais qui a une vingtaine de livres à son actif. Ses écrits lui permettent de financer son centre de jeunes et ses activités éducatives à 60%, le reste provenant d’un financement public.
Michel